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Le corps des bêtes de Audrée Wilhelmy chez Leméac


Le court roman Le corps des bêtes se révèle un plaisir littéraire singulier : impossible de soupçonner que nous lisons l’œuvre d’une jeune écrivaine de 32 ans ; Audrée Wilhelmy est une vieille âme dont l’écriture romanesque éminemment poétique n’a pas d’âge.
J’oserais affirmer que l’écriture est l’élément romanesque prépondérant de ce livre qui est en fait un récit. À travers ses courts et denses chapitres, on suit le flux de conscience de trois personnages, Noé, Mie et Osip, et on passe de l’ampleur de la phrase classique à l’énumération d’images en vrac qui n’est pas sans rappeler le Rimbaud des Illuminations : « L’océan et les prés, leurs frémissements identiques quand le vent les frise. Le déplacement du corps à l’intérieur des paysages » (p.79 ; la nature est un personnage dans Le corps des bêtes), quand ce n’est pas l’amoncellement des mots et des verbes d’action qui semble s’inspirer de Rabelais.
Le récit est émaillé d’observations fines, émaux ou miniatures, du corps et de ses expressions, telle celle-ci à propos des jambes de Mie, jeune fille : « Troncs de jeunes érables, blonds, duveteux comme des branches neuves » (p.130). Celle-là encore, saisissant le geste figé de la vieille Noé : « Les doigts de Noé s’arrêtent en plein vol, l’aiguille et le fil comme des fissures blanches qui désirent l’air » (p.136). De telle sorte que lire un récit de Wilhelmy éblouit mais épuise ; la densité sémantique et la ténuité poétique de son écriture nous obligeant à interrompre notre lecture pour la reprendre à haute voix, pas pour mieux en raisonner le sens, mais pour faire pleinement résonner la phrase dans toute son ampleur.
La mythologie primitive évoquée dans le texte est toujours proche des récits traitant des pulsions fondamentales : carnassières, sexuelles ou meurtrières, et les tabous sont remis en question ou violés, l’exploration du désir et l’acquisition du langage s’accomplissant à ce prix.
Le corps des bêtes, à la façon des anciens contes de fée, met en scène de façon à la fois symbolique et bestiale l’apprentissage douloureux ou gratifiant de la vie à travers l’exploration des sens. Avec ce troisième récit, Audrée Wilhelmy confirme son grand talent qui manifeste une voix distincte aux accents doux et profonds qui s’élève et vibre aux incantations rauques du désir et de la passion.