Répétons d’abord le paragraphe truffé d’anglicismes du mois dernier et traquons ces derniers pour les éliminer définitivement de notre langage.  Croyez-le ou non, dix-neuf (19) de ces intrus en déparaient le texte.

 

 Pincez-moi, je rêve… !  Aujourd’hui, c’est ma graduation.  Je suis nerveux, j’ai peine à focusser.  Je ne suis pas confortable avec l’idée d’aller devant tout le monde pour recevoir mon diplôme.  Je ne suis pas familier avec une telle situation.  Il me faut définitivement adresser ce problème rapidement.  J’aimerais bien canceller cette activité.  Ma mère fait sûr que je sois bien habillé.  Elle met l’emphase sur l’importance d’une bonne tenue.  Pour elle, cette journée est un aboutissement, elle fait du sens.  Selon elle, ma réussite me rend maintenant éligible à appliquer pour des emplois intéressants, je n’ai qu’à envoyer mon résumé, céduler des appointements, et le tour est joué définitivement.  Ça regarde bien, j’ai terminé mon éducation académique. J’ai rencontré les objectifs de ces années d’étude, comme le suggérait le pamphlet du collège, il y a deux ans.

 

Le premier anglicisme que l’on croise se pointe dès la deuxième phrase.  C’en est un bien installé chez nous : graduation.  Vous aurez compris qu’il s’agit du jour de la remise des diplômes de fin d’études.  Graduation et graduer en français ne concernent que la division en degrés de quelque chose, comme la graduation d’un thermomètre.  À la phrase suivante, focusser est à exclure, le terme n’existe tout simplement pas dans la langue de Molière.  On comprend que la nervosité entrave la concentration.  En poursuivant, on peut être familier avec une personne, mais pas avec une chose, à moins de la tutoyer (!).  Par contre, cette chose peut vous être familière…  Une personne ne peut pas être confortable avec quelque chose.  Un objet, un meuble, ou une situation peut être confortable.  Il faut plutôt dire ici Je ne suis pas à l’aise à l’idée…

On entend souvent adresser un problème, perfide reflet de l’anglais to address a problem.  Mais abstenez-vous-en.  À moins que vous ne saisissiez le problème, l’insériez dans une enveloppe capitonnée que vous adressez au grand correcteur pour en obtenir solution… !  Ici, il est question d’affronter le problème en vue de le régler au plus vite et de façon définitive, une fois pour toutes (définitivement employé correctement ici).  Plus loin, il faut retrancher canceller, qui n’existe pas en français.  Il faut plutôt le remplacer par annuler.  Et, bien sûr, ma mère ne va pas faire sûr, mais va plutôt s’assurer que je porte des vêtements appropriés.  Elle met l’accent, insiste sur l’importance (emphase est péjoratif et évoque l’exagération pompeuse) d’être bien vêtu pour ce jour spécial qui a du sens (et non qui fait du sens), une journée particulière.

La phrase suivante, débutant par Selon elle, renferme pas moins de six anglicismes.  Débusquons-les tous, si vous le voulez bien.  Éligible s’applique surtout à une personne qui peut être élue.  Ici admissible est le terme qui convient.  Ensuite, bien sûr, on n’applique pas pour un emploi, on soumet une demande.  On n’envoie pas son résumé, car résumé ne s’applique qu’à un abrégé, un texte condensé, mais on inclut son CV ou son curriculum.  On ne peut céduler des appointements (schedule appointments), puisque céduler est inexistant et appointements désigne une rémunération, un salaire.  Il aurait fallu écrire prendre des rendez-vous.  Et le tour est joué définitivement (definitely en anglais).  Mais le sens ici serait rendu par assurément, certainement.

Ça regarde bien est un calque de it looks good.  On dira plutôt que l’avenir se présente bien.  Académique normalement ne s’applique qu’en rapport à une académie.  Cet emploi, ici, critiquable, qui le relie aux études collégiales ou universitaires s’aligne sur l’anglais academic.  On ne rencontre pas des objectifs, comme à l’anglaise, mais on les atteint, on les réalise.  Enfin, le pamphlet, pour désigner un dépliant ou une brochure d’information comme le fait l’anglais, est à rayer de son vocabulaire.  En français, un pamphlet est un écrit satirique, parfois diffamatoire comme un libelle.

 

Voici donc ce fameux paragraphe remanié.

Pincez-moi, je rêve… !  Aujourd’hui, j’obtiens mon diplôme.  Je suis nerveux, j’ai peine à me concentrer.  Je ne suis pas à l’aise à l’idée d’aller devant tout le monde pour recevoir mon diplôme.  Une telle situation ne m’est guère familière.  Il me faut régler ce problème au plus vite et une fois pour toutes.  J’aimerais bien annuler cette activité.  Ma mère s’assure que je sois bien habillé.  Elle souligne l’importance d’une bonne tenue.  Pour elle, cette journée est un aboutissement, elle regorge de sens.  Selon elle, ma réussite me rend maintenant admissible à soumettre des demandes pour des emplois intéressants, je n’ai qu’à envoyer mon curriculum, prendre des rendez-vous, et le tour est joué assurément.  L’avenir se présente bien, j’ai terminé ma formation collégiale. J’ai atteint les objectifs de ces années d’étude, comme le suggérait le dépliant du collège, il y a deux ans.

Vous l’aurez constaté, les anglicismes nous guettent tous les jours.  À nous d’en être conscient(e)s et de faire preuve de vigilance.