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Pour celle qui est assise dans le noir à m’attendre, par António Lobo Antunes

Roman polyphonique, roman sombre, touchant et drôle à la fois, la dernière parution du plus grand écrivain portugais vivant, António Lobo Antunes, raconte la lente dérive d’une ancienne actrice atteinte d’une maladie dégénérative. Toute sa vie défile sous nos yeux en un long monologue aux digressions surréalistes; son enfance surtout, ses deux mariages, sa modeste carrière d’actrice. On ne parle pas ici d’un roman avec une intrigue ou un récit linéaire ; le lecteur assiste plutôt à une existence qui se défait et se refait, grâce à la féconde mémoire qu’ont parfois les gens âgés de leur vie lointaine, de sorte que les personnages convoqués par les souvenirs de la dame ont plus de substance que ceux qu’elle côtoie dans sa vie réelle.  Le style de Lobo Antunes est original mais exigeant : avis aux lecteurs paresseux. Il lui arrive souvent de suspendre sa phrase, comme dans un monologue intérieur, pour intercaler une observation ou un retour dans le temps, avec des phrases qui scandent le récit tels des leitmotiv : la dame d’un certain âge, le neveu de mon mari, le médecin au neveu de mon mari. Or ce désordre syntaxique épouse les méandres d’un esprit enfermé dans sa mémoire lointaine qui revit rencontres et événements, lesquels s’entremêlent avec sa vie actuelle, non sans humour souvent. Parfois, comme si la mémoire de la dame s’emballait, les images déboulent et s’entrechoquent dans un débit hallucinatoire, avec des énumérations cocasses à la Prévert. Dans ce roman ample et répétitif au rythme souvent brisé, António Lobo Antunes porte un regard sans complaisance sur la vieillesse et la déchéance qui nous attendent. Cependant, le grand écrivain parvient à en conjurer l’absurde détresse par la puissance d’une écriture qui donne une forme au chaos et une parole à l’informulable. Il importe de signaler l’excellence de la traduction, due à Dominique Nédellec, aux éditions Christian Bourgois.

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