Cultiver sa fierté

C’est en juin que se récolte, chaque année, une vivace qui a tout pour elle : elle est magnifique, vaut son pesant d’or et demande un minimum de talent pour la cultiver. On l’appelle « fierté ».Car en juin, nous sommes fiers d’être Québécois. À grands coups de spectacles grandioses, de défilés, de drapeaux bleu et blanc. Le fleurdelisé se répand dans la belle province. Cette première variété de fierté est à la portée de tous; elle demande la lumière culturelle, la chaleur humaine de chaque cœur vaillant, on la désherbe de temps à autre en cours d’année et on l’arrose régulièrement de la sueur de tous ceux qui triment dur à l’édification d’une nation.

Une autre variété de fierté laisse entrevoir sa floraison dès les premiers jours du printemps : d’abord timide, cet épanouissement devient total vers le vingt juin, alors que l’année scolaire se termine et que les vacances nous tendent les bras. Je veux parler, bien entendu, de la fierté d’être parent. Celle-ci se déploie en une multitude d’émotions, lorsque nos yeux se posent sur ses enfants qui ont tant grandi (combien de paires de chaussures et de pantalons avons-nous achetés en huit mois?) et qui ont tant appris. En octobre, ma fille reconnaissait à peine les lettres de son prénom et voilà que maintenant, elle sait lire et écrire! Et que dire de mon douze ans qui entrera à l’école secondaire en septembre. Cette fierté ressentie envers notre progéniture nous réconcilie avec tous ces efforts déployés ces soirs d’hiver, alors que nos chéris, déconcentrés, fatigués, n’arrivaient pas à comprendre le devoir de math. Et voilà qu’il nous apporte une excellente note dans le bulletin!

Finalement, la fierté la plus originale et inestimable est celle ressentie par un enfant envers lui-même. Une petite graine qu’un adulte aura semée dans son esprit, par une parole ou un geste sans doute anodin. Au gré des jours, la graine se met à germer, la magie opère et le gamin prend conscience de ses capacités. Se souvenir d’une consigne. Nouer ses lacets. Réciter les jours de la semaine. Écrire en lettres attachées. Dessiner une carte pour la fête des Pères. Aider maman à porter l’épicerie dans la maison. Lancer le ballon dans le filet. Apprendre un morceau de piano. Avoir une meilleure note que la précédente à l’examen de français. Et je pourrais continuer jusqu’aux défis rencontrés à l’université.

Cette fierté-là, c’est la plus précieuse. Mais également la plus difficile à cultiver, car c’est sans relâche qu’elle doit être entretenue. On la taille avec précision comme un bonzaï. Certains la chercheront toute leur vie, comme s’ils se lançaient à la quête d’une orchidée sauvage. Si on ne l’arrose pas suffisamment, la fierté se fane tristement. Ce sont les autres autours qui ajoutent à l’occasion de l’engrais et ajustent la lumière; mais à la base, le terreau bien riche tapisse chaque cœur d’enfant. Nos petits possèdent toutes les conditions optimales pour que leur fierté s’épanouisse jusqu’à ce que leur regard se tourne vers les étoiles. Nous, tuteurs, n’avons que deux obligations : les encourager et les guider à travers les âges.

Une fois à maturité, la fierté irradie de beauté, formant des champs immenses multicolores. Parfois, l’ombrage s’intensifie, à la saison des pluies, à la saison des amours déçues ou des amitiés étiolées. Mais ensuite. Avec naturel, puisque les racines puisent leur force dans la petite enfance, la fierté renaît. N’est-ce pas extraordinaire?

Conseil d’expert :la fierté se partage facilement, se change de pot, se transplante à l’extérieur, peut survivre dans tous les climats et, si on l’entretient comme il se doit, elle se lègue de génération en génération.

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