Comment décrire mon père? Il est né en 1905 à Saint-Hyacinthe. Fils de bonne famille comme on disait à l’époque. Une famille aisée, avec plein de sœurs et frères. Aimé de ses parents, Eugène et Anna. Il a grandi en sagesse et fait de bonnes études. Même qu’il se destinait à devenir prêtre.
Mais cet élan fut de courte durée. Sa vie bifurqua vers les affaires. Longtemps à l’emploi d’une compagnie d’assurance-vie, il fit un séjour à Trois-Rivières, et ensuite à Lévis où je suis née. Je suis la dernière de huit! Et Montréal fut sa destination avec la compagnie Alliance, aujourd’hui Industrielle Alliance. Il fut directeur des relations extérieures, un titre qui lui allait si bien! Tout ce qui concernait les gens était son domaine préféré.
Arrivé en 1952 à Montréal, dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce. Une grande maison de brique rouge avec quatre chambres pour se loger lui et ma mère Françoise, ainsi que ses quatre fils et ses quatre filles. Et dans les années 60, papa et maman ont adopté un neveu et une nièce à la suite d’un événement familial. Une période prospère en tout point. Mon père s’est vite fait de bons amis, il a intégré un réseau de gens forts sympathiques et dynamiques. Il a même été marguillier à l’église de NDG. Sa vie de père et d’homme d’affaires comblait cet homme intègre et fort diligent pour sa communauté.
Un nouvel emploi
Beaucoup plus tard, dans les années 64-65, mon père a connu le cardinal Léger, grâce à ma sœur Francine! Je vous en ai parlé dans une autre chronique. Son séjour en Afrique a contribué à la rencontre du Cardinal et de mon père. Et le Cardinal a invité mon père à travailler à fonder les Œuvres du Cardinal Léger, appelé à l’époque Famae Pereo (je meurs de faim) et maintenant avec un nouveau nom : Mission Inclusion. Papa s’est investi dans cette tâche avec tout son cœur et sa volonté de bien faire à partir de 1968.
Après avoir perdu sa femme Françoise en 1965, il était prêt pour ce changement. Et c’est sous la gouverne de l’Alliance que mon père a intégré son nouveau bureau à l’Archevêché de Montréal. Il y a travaillé durant presque cinq ans auprès du Cardinal. Ainsi les Œuvres du Cardinal Léger avaient le vent dans les voiles. Une fierté pour mon père qui s’est dévoué corps et âme à cet organisme connu dans le monde entier. Papa avait un don : s’entourer des meilleurs gens d’affaires pour contribuer au succès de cette œuvre, un fleuron du Québec.
Mon père, un homme de Foi
De 1968 à 1973, sa vie tourne autour de l’Archevêché. Mais dans son esprit, une idée chérie depuis toujours refait surface et c’est après avoir longtemps réfléchi que mon père nous annonce, à moi et mes frères et sœurs, son désir de terminer sa vie à l’Abbaye de Saint-Benoît-du-Lac, à Magog.
Si on revient en arrière, devenir prêtre n’a jamais quitté son esprit. Et pour nous, connaissant notre père, toujours actif dans le milieu ecclésiastique, la surprise n’en fut pas moins éloquente. Son idée de devenir moine a pris forme et c’est avec nos encouragements et l’accord des moines de l’Abbaye que mon père a réalisé sans doute le plus grand rêve de sa vie. Alors âgé de 68 ans, en forme et en santé, les moines ont accueilli mon père avec humilité, bienveillance et générosité.
Papa s’est retrouvé dans un monde de spiritualité hors du commun. Il y a apporté une certaine jovialité. Il fleurissait même le grand corridor avec de beaux géraniums rouges! Un monastère est plutôt un endroit austère, de silence et de prières. Papa a fait des vœux de chasteté, d’obéissance et de pauvreté. Admis tel un moine, il a porté la soutane. Tous les moines ont beaucoup aimé mon père. À l’Abbaye, il y a un horaire strict : huit heures de travail, huit heures de prières et huit heures de sommeil. Papa a été nommé le Portier de l’Abbaye. Comme visiteur, on accède au monastère par la grande porte d’entrée. Et papa recevait tous ces gens, visiteurs ou alors touristes étrangers, avec sa bonhommie naturelle et son entregent. Et nous sa famille, le visitions régulièrement en apportant journaux, gâteries, et même de chaudes combinaisons pour le garder au chaud sous sa soutane.
Un héritage exceptionnel
Mon père Bernard Benoit se faisait appeler frère Bernard. Et quand on y pense, son nom de famille, Benoit, un clin d’œil en référence au moine bénédictin de Saint-Benoît! Papa a écrit son journal tous les jours. Des écritures qui sont restées au monastère. Il écrivait ses pensées, notait les lettres qu’il recevait, la température du jour et ses activités quotidiennes. Et en 1978, le 5 octobre, papa est décédé d’un cancer aux poumons. Soigné à Sherbrooke, il est quand même revenu dans sa « cellule » pour y mourir entouré de ses fils et de quelques moines. La règle de Saint-Benoît ne permet pas aux femmes de se retrouver dans cette aire du monastère. Je n’ai pu assister à son décès. C’est bien le seul regret que j’ai. Mais de savoir mon père heureux de terminer sa vie « près de Dieu » comme il disait, est un baume pour moi. Mon père nous a laissé en héritage un exemple de vie bien remplie. Ses funérailles furent très solennelles : une abbatiale pleine à craquer, des chants grégoriens, un visiteur de marque, le Cardinal Léger, sa famille, ainsi que tous ses amis et dignitaires réunis. En sortant de la chapelle, nous avons tous marché jusqu’au cimetière de l’Abbaye où il fut enterré sobrement dans un simple cercueil de bois.
Je pense à mon père, en ce mois d’octobre, 47e anniversaire de son décès, il aurait eu 120 ans cette année! Chaque visite à l’Abbaye pour me recueillir sur sa tombe, me comble de réconfort et d’apaisement.



