Passionné à tout prix

Mon beau garçon de douze ans fera son entrée à l’école secondaire l’automne prochain. Avec excitation, nous avons visité l’établissement et rencontré le personnel enseignant lors d’une soirée d’information. Cette école propose cinq programmes visant à exploiter les talents ou du moins développer les intérêts des jeunes : profil danse, profil sport, profil art, etc. Mon fils a la chance d’avoir de la facilité dans tous les domaines académiques en plus d’avoir de grands talents artistiques, ce qui a facilité son choix de profil.

J’ai poursuivi cet exercice en me projetant dans l’avenir avec mon 9 ans et ma 6 ans pour qui la chose est plus abstraite : quels sont leurs talents? Leurs intérêts? Leurs habiletés, leurs facilités? Et s’ils n’en trouvaient pas, rendus au jour où ils devront choisir? Et même pour mon adolescent, une fois en cinquième secondaire, se pourrait-il qu’il ne sache pas quoi faire ensuite? Quel métier? Quelles hautes études? Et s’ils ne trouvaient jamais ce qui les passionne, ce qui les fait vibrer?

Comme moi

J’ai cinquante ans et, à la blague, je dis parfois que je me demande encore ce que je ferai plus tard. Peut-être parce que ma carrière a été le prolongement de mon premier emploi; je n’ai connu que ça, l’alimentation et la restauration. Je me suis formée à même mes emplois avec des certifications sporadiques pour me tenir à jour dans mes connaissances. Revenir à dix-huit ans, je prendrais mes études postsecondaires un peu plus au sérieux. En même temps, l’expérience acquise dans tous mes emplois vaut bien des diplômes.

Pourtant, je me suis cherchée longtemps. Et certains jours, je me cherche encore. Je comprendrai donc que mes enfants tâtonnent pour s’inscrire à des cours, ne se connaissant pas encore suffisamment à douze ou dix-sept ans pour décider de la route à suivre.    Pouvons-nous, comme adultes, comme société, leur laisser le temps d’expérimenter? D’apprendre à se faire confiance? Sommes-nous obligés de leur mettre la pression? « Tu dois te trouver une passion » « Tu dois être bon dans au moins une discipline ». Je ne parle pas de ces jeunes qui ont besoin de se donner corps et âme dans une activité pour palier à une difficulté; souvent on entend que le sport aide les jeunes à la concentration, que les arts aident à l’estime de soi, etc.. Non, je parle au sens large de cette fixation que nous avons pour les gagnants, les meilleurs, les passionnés, pour ceux qui visent les étoiles.

La performance Eh là, là!

Et si mes enfants étaient « dans la moyenne », serait-ce si tragique? Une vie d’échecs annoncée? Le chaos? Et si mes enfants touchaient à tout, sans pour autant devenir champions dans quoi que ce soit? Et s’ils ne faisaient pas de grandes compétitions? Ne jouaient que pour le plaisir, sans objectif précis. Je ne parle pas de chercher à s’améliorer, ce qui est primordial pour s’épanouir, mais plutôt de viser absolument la première position ou la perfection. Cela voudrait-il dire que je manque d’ambition pour mes chéris, moi, mère paresseuse qui ne me lève pas aux aurores tous les samedis pour une pratique de quelque chose?

À tous les enfants qui se donnent à fond dans leurs leçons de violon ou de soccer, je dis bravo et je suis la première à vous encourager. Mais aussi, à tous les parents qui n’ont ni les moyens, ni l’énergie, ni le temps de suivre la parade, je dis que nos enfants ne seront sans doute pas moins outillés ou stimulés que les copains. Ils le seront autrement, en temps voulu. À leur rythme.

Étant jeune, j’ai suivi une kyrielle de cours, car mes parents voulaient me faire vivre des expériences : judo, piano, danse, natation, théâtre… J’ai aimé, mais sans en développer une passion dévorante. Cependant, j’étais douée pour les arts, ce qui m’a permis de me trouver de bons passe-temps. Suis-je une passionnée de cuisine? Non, c’est mon travail. Un travail que j’apprécie, sans plus. Suis-je une passionnée de dessin, de peinture, d’écriture? Non, ce sont des passe-temps satisfaisants, sans plus. À y réfléchir, il n’y a rien que je puisse me vanter de connaître à un niveau supérieur. Je ne suis pas férue de quoi que ce soit. Est-ce de la paresse intellectuelle? Sans doute un peu. Un manque de temps? Assurément.

Une part de moi m’incite à croire que ce sont avec les passionnés que le monde avance. Tous domaines confondus, ils sont curieux, ils persévèrent, ils ressentent un degré de plaisir ignoré par le commun des mortels. Ils repoussent les limites de leur art, de leur sport, de leur loisir, de leur profession. Qu’en est-il donc pour moi, digne représentante de l’Humanité moyenne? Ma seule véritable passion, et non la moindre, c’est ma famille. Sur ce sujet, je suis incollable. Je l’aime, j’en mange, je n’en ai jamais assez, je la connais par cœur, je donnerais ma vie pour elle et je ne compte pas mon temps quand il s’agit de m’en occuper.

Cette conclusion est poétique, dans les faits, elle distorsionne un peu le sujet de la chronique. Mais être passionné(e) de ses enfants, ça devrait compter pour l’avancement de l’Humanité, non?

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